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« Le nucléaire est une chose trop sérieuse pour l’abandonner aux spécialistes et aux experts. »  Jean-Jacques Delfour, La condition nucléaire, Réflexions sur la situation atomique de l’humanité, L’Échappée, 2014.

À la fin de la seconde guerre mondiale, les ravages de deux bombes atomiques s’abattaient sur le Japon. Soixante-dix ans plus tard, le 11 mars 2011, après un tremblement de terre suivi d’un tsunami, la centrale nucléaire Fukushima Daiichi, irradiait l’archipel nippon et contaminait terres, bêtes et hommes. L’énergie atomique développée dans la seconde moitié du XX ème siècle, l’ « atome pour la paix », montrait de nouveau sa puissance dévastatrice.

Comment cette technologie mortifère a pu être imposée au monde ?

Dans les jours qui suivirent l’accident de la centrale de Fukushima Daïchi, la surenchère médiatique venait combler l’abyme qui se creusait sous nos yeux. Et puis, très vite, comme toujours, au milieu du flot continu des nouvelles, le drame japonais est devenu obsolète pour n’apparaître que de temps en temps, lors de commémorations telle une curiosité, un champ d’expérimentation post-accidentel. Au deuil a succédé la gestion, l’expertise, la stabilité économique, l’ordre et le contrôle. Après un léger vacillement, on aurait pu croire à un sursaut salvateur, une remise en cause de cette source d’énergie, devant ces ruines. La vie a repris son cours dans une amertume inconsolée, inconsolable. Il valait mieux oublier.

Certains n’oublient pas et ont rendu compte de la vie sous l’emprise nucléaire. En 2012 est paru Oublier Fukushima, d’un certain Arkadi Filine, nom choisi par ses co-auteurs en référence à un liquidateur de Tchernobyl rencontré par Svetlana Alexievitch en 1996. Cette journaliste russe qui a recueilli de nombreux témoignages sur la catastrophe de Tchernobyl du 26 avril 1986 a écrit La Supplication, chronique du monde après l’apocalypse. La lecture de ces deux ouvrages est à l’origine de ce projet sonore. Le besoin de comprendre ce qui se rejouait 25 ans après Tchernobyl s’est dessiné progressivement. Un groupe de personnes s’est constitué et nous avons voulu partager le cheminement de nos réflexions au gré de nos lectures, de nos recherches et de nos rencontres, par un document sonore qui privilégierait une approche sensible. Le média radiophonique nous paraissait important pour prendre le recul suffisant face à l’abondance d’images, du spectacle télévisuel et de ses discours convenus. Il permettait aussi de mettre en valeur des textes aussi divers que des analyses historiques, des témoignages, des approches scientifiques, politiques ou philosophiques. La nécessité d’élaborer une pensée critique collectivement était une des manières d’échapper à l’hébétude de notre temps. Nous avons appris en faisant, à plusieurs, nous avons, lu, discuté, écrit, enregistré, monté. Nous avons déroulé un fil, celui de la société nucléaire qui par son omniprésence se fait oublier.

Après trois ans de travail, nous avons abouti à une quinzaine d’épisodes de quarante minutes. Dès le départ, nous souhaitions que ces documents soient diffusés à la radio, que n’importe qui puisse tomber dessus en tournant le bouton du poste. Un blog a été créé pour que cette série circule et nous échappe. Tous les épisodes sont maintenant disponibles ici-même.

Donner à entendre des textes pour déconstruire la société nucléaire et ne laisser alors apparaître que ses oripeaux. Prendre le temps d’écouter des témoignages, des analyses, des archives sans tomber dans un verbiage militant, moralisateur ou catastrophiste. Partir du nœud des catastrophes pour dérouler le fil du désastre au quotidien : de l’extraction de l’uranium à la gestion millénaire des déchets, des vies jetables des travailleurs du nucléaire à l’acceptation des populations. Démonter petit à petit les rouages de la société nucléaire, notre façon de nous en accommoder et l’emprise qu’elle a sur nos vies. Capter les voix dissonantes qui se sont élevées face cette énergie funeste, de la course à l’armement nucléaire jusqu’au projet prométhéen d’ITER. Comprendre enfin que le nucléaire n’est que le paroxysme du capitalisme et d’une société industrielle forcenés, système zombie qui dévore tout sur son passage.

Pour rassurer des populations prises dans des injonctions contradictoires, la novlangue permet tout et son contraire, dans une époque de somnolence bercée par le ronronnement de la « transition énergétique » et autres « smart city ». Là où certains cherchent à nous vendre de nouvelles prouesses technologiques, un rêve futuriste, de nouvelles utopies, nous ne voyons qu’illusions et sombres lendemains. La consommation mondiale de charbon n’a jamais été aussi élevée qu’en 2012 même si son usage décroit par rapport au développement d’autres sources d’énergie. « La mauvaise nouvelle est que si l’histoire nous apprend bien une chose, c’est qu’il n’y a en fait jamais eu de transition énergétique. On ne passe pas du bois au charbon, puis du charbon au pétrole, puis du pétrole au nucléaire. L’histoire de l’énergie n’est pas celle des transitions mais celle des additions successives de nouvelles sources d’énergie primaire. »[1] Quand les champs d’éoliennes balaieront des territoires entiers, la production nucléaire baissera-t-elle pour autant ? Aux vues des programmes nucléaires chinois, indien ou turc, on en doute. Les projets d’enfouissement des déchets radioactifs à vie longue prévus en France, en Belgique, en Allemagne ou encore au Japon ne sont pas le signe d’un arrêt de la filière mais bien de sa perpétuation.

Depuis longtemps déjà, la politique teintée de vert paraît complètement schizophrène, nous amenant à introjecter une culpabilité individuelle pour des choix qui ne sont pas les nôtres, prônant une vie saine par des gestes écologiques et citoyens dans un environnement qui tue par la pollution, l’emploi des hommes à des activités aliénantes, la quête de la rapidité et le mythe de l’abondance infinie… Yoga et smartphones sur un tas d’ordures et de chagrin.

Face à cet avenir radieux, des foyers de résistance s’inventent et s’organisent : de l’isthme de Tehuantepec au Mexique à Saint-Victor-et-Melvieu en Aveyron, du Val Susa à la frontière transalpine à Notre-Dame-des-Landes, de Bure dans la Meuse à Jaïtapur en Inde. Là et ailleurs, s’esquissent d’autres imaginaires pour nos vies.

[1] Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement anthropocène, Éditions du Seuil, Paris, 2013.

pour nous écrire :

lafabriquedeloubli@riseup.net

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